Et ne vous y trompez pas : derrière la carte postale folklorique — les danses, les boucliers, les plumes —, ce pays cache l’un des destins les plus sombres d’Afrique. L’espĂ©rance de vie y est l’une des plus basses du monde. Et c’est le pays qui dĂ©tient un record terrible : le plus fort taux de VIH de la planète. Ce soir, je vais vous raconter l’histoire de ce royaume figĂ© dans le temps…
Acte I — Aux origines : le royaume des Dlamini
Le peuple swazi naĂ®t au XVIIIe siècle, quand le clan Dlamini, fuyant les guerres du sud-est africain, s’installe dans la rĂ©gion. Le vĂ©ritable fondateur est le roi Mswati II, qui règne de 1840 Ă 1868 — un des plus grands rois guerriers de l’histoire swazie, celui qui Ă©tend considĂ©rablement le territoire. C’est lui qui donnera son nom au pays : Eswatini, « la terre de Mswati ».
Ă€ la fin du XIXe siècle, pour rĂ©sister aux raids des Zoulous, le royaume se rapproche de la couronne britannique. Mal lui en prend : les colons finissent par imposer un protectorat. Mais — fait remarquable — quand l’Afrique du Sud voisine bascule dans l’apartheid, le territoire swazi n’est jamais rattachĂ© Ă Pretoria. Il reste sous administration britannique jusqu’Ă son indĂ©pendance, le 6 septembre 1968.
Acte II — Sobhuza II : 82 ans de règne, 70 épouses, 210 enfants
Et maintenant, mes amis, accrochez-vous. Car je vais vous parler de l’un des règnes les plus longs de toute l’histoire de l’humanitĂ©.
Sobhuza II. NĂ© le 22 juillet 1899 sous le nom de Nkhotfotjeni Dlamini. Il devient roi le 10 dĂ©cembre 1899 — Ă l’âge de… quatre mois. Oui, vous avez bien entendu. BĂ©bĂ© roi, sa grand-mère, la redoutable reine rĂ©gente Labotsibeni Mdluli, gouverne en son nom jusqu’Ă son couronnement officiel en 1921.
Sobhuza II va rĂ©gner jusqu’Ă sa mort, le 21 aoĂ»t 1982. Faites le calcul, mes amis : quatre-vingt-deux ans de règne. C’est l’un des règnes documentĂ©s les plus longs de l’histoire mondiale. Il a vu passer deux guerres mondiales, la dĂ©colonisation de toute l’Afrique, la guerre froide, l’apartheid, les premiers pas de l’homme sur la Lune — et il Ă©tait dĂ©jĂ roi avant tout cela.
Ă€ l’indĂ©pendance en 1968, l’Eswatini est censĂ© ĂŞtre une monarchie constitutionnelle Ă la britannique, avec un parlement. Mais Sobhuza n’aime pas les contraintes. En 1973, il fait un coup d’État… contre son propre parlement. Il dissout l’assemblĂ©e, interdit tous les partis politiques, abroge la constitution, et se met Ă gouverner par dĂ©cret. Cette interdiction des partis politiques tient toujours aujourd’hui, plus de cinquante ans plus tard.
Sa vie privée est à la mesure de son règne : 70 épouses et environ 210 enfants. Quand il meurt en 1982, le Conseil royal doit choisir un successeur parmi cette descendance pléthorique. Leur choix se porte sur un adolescent de 14 ans, alors étudiant dans un internat en Angleterre : le prince Makhosetive Dlamini.
Acte III — Mswati III : le Lion, ses quinze reines et la danse des roseaux
Pendant quatre ans, sa mère, la reine Ntfombi, assure la rĂ©gence. Puis, le 25 avril 1986, Ă l’âge de 18 ans, le jeune prince est couronnĂ© sous le nom de Mswati III. En juin 2026, il a fĂŞtĂ© ses 40 ans de règne.
Mswati III hĂ©rite de la monarchie absolue façonnĂ©e par son père. Le roi est chef de l’État, chef du gouvernement, chef des armĂ©es, de la police et de l’administration pĂ©nitentiaire. Il nomme le Premier ministre et les ministres. Il peut dissoudre le parlement Ă sa guise. Les 76 membres de l’assemblĂ©e — dont 10 nommĂ©s directement par lui — sont officiellement tous « indĂ©pendants », puisque les partis restent interdits. Aucune opposition n’a droit de citĂ©. Les leaders du principal mouvement pro-dĂ©mocratie, le PUDEMO, vivent en exil.
Et puis il y a le train de vie. Mes amis, c’est ici que l’histoire devient obscène. Mswati III est polygame — il a Ă©pousĂ© une quinzaine de femmes. Chaque annĂ©e, il prĂ©side l’Umhlanga, la « danse des roseaux » : des dizaines de milliers de jeunes filles dansent devant le roi, qui a le droit de choisir une nouvelle Ă©pouse parmi elles. Une tradition que ses dĂ©fenseurs prĂ©sentent comme culturelle, et que ses dĂ©tracteurs dĂ©noncent comme une institutionnalisation du pouvoir d’un homme sur le corps des jeunes filles.
En 2019, alors que les fonctionnaires sont en grève faute d’argent dans les caisses, le roi commande 19 Rolls-Royce pour ses Ă©pouses et 120 BMW de luxe pour sa famille — un total estimĂ© Ă 15 millions d’euros. Il possède un jet privĂ© de plus de 50 millions d’euros, un costume incrustĂ© de diamants, une collection de montres de luxe. Comme l’a Ă©crit un militant : « Sous son règne, le pays est devenu un domaine privĂ© pour la famille royale. »
En 2018, pour les 50 ans de l’indĂ©pendance, Mswati III dĂ©cide unilatĂ©ralement de rebaptiser le pays : fini le « Swaziland » hĂ©ritĂ© des colons, ce sera dĂ©sormais l’Eswatini, « la terre des Swazis ». Une dĂ©cision prise seul, par dĂ©cret, comme tout le reste.
Acte IV — Le royaume en détresse : VIH, pauvreté et sang
Mais derrière les plumes et les Rolls, mes amis, il y a un peuple qui souffre. Et les chiffres sont accablants.
L’Eswatini dĂ©tient un record mondial dont personne ne voudrait : le plus fort taux de prĂ©valence du VIH au monde. Près d’une personne sur quatre y est sĂ©ropositive — environ 26% des adultes. ConsĂ©quence directe : l’espĂ©rance de vie y est parmi les plus basses de la planète. Plus de la moitiĂ© de la population vit sous le seuil national de pauvretĂ©, selon le FMI.
Et la contestation gronde. En juin 2021, une vague de manifestations pro-démocratie, menée par la jeunesse, secoue le royaume. La répression est sanglante : des dizaines de morts selon les organisations de défense des droits humains. Pendant un temps, la rumeur court même que le roi a fui le pays. Il revient, et la répression continue.
En fĂ©vrier 2023, l’avocat et figure pro-dĂ©mocratie Thulani Maseko est abattu par balles Ă son domicile, devant sa femme. Un assassinat qui glace le pays et provoque l’indignation internationale. L’ONG Freedom House attribue Ă l’Eswatini un score de 17 sur 100 en matière de libertĂ© — l’un des plus mauvais au monde.
Pourtant, en avril 2026, lors des cĂ©lĂ©brations des 40 ans de règne, le stade national Ă©tait plein. « Notre nation a traversĂ© des moments difficiles », a dĂ©clarĂ© le roi. « Il est primordial que nous restions unis. » Ses partisans saluent la gratuitĂ© scolaire instaurĂ©e en 2022 et le dĂ©ploiement de cliniques mobiles. L’institution monarchique, malgrĂ© tout, reste profondĂ©ment vĂ©nĂ©rĂ©e par une large partie du peuple swazi.
Les coulisses
La diarchie sacrĂ©e — fait unique : l’Eswatini est en thĂ©orie gouvernĂ© par deux personnes. Le roi, le Ngwenyama (le Lion), chef administratif. Et la reine mère, la Ndlovukati (la Grande ÉlĂ©phante), chef spirituel de la nation. Aujourd’hui, c’est Ntfombi, la mère de Mswati III, qui occupe ce rĂ´le depuis 1983. TaĂŻwan — l’Eswatini est l’un des derniers pays d’Afrique Ă reconnaĂ®tre TaĂŻwan plutĂ´t que la Chine populaire. Les terres volĂ©es — depuis 2000, l’Eswatini rĂ©clame Ă l’Afrique du Sud plusieurs centaines de kilomètres carrĂ©s de territoires, qui auraient Ă©tĂ© annexĂ©s illĂ©galement par les colons au XIXe siècle.
Mot de fin
Un père qui a régné quatre-vingt-deux ans. Un fils qui règne depuis quarante ans. Deux hommes, un seul clan, deux siècles de pouvoir absolu. Pas de présidents, mes amis — juste des lions.
Et cette nuit, dans les collines de Lobamba, le roi dort dans l’un de ses palais, entourĂ© de ses reines, ses Rolls alignĂ©es dans la cour. Ă€ quelques kilomètres de lĂ , dans une case de torchis, une grand-mère veille seule sur ses petits-enfants — leurs parents emportĂ©s par le sida, comme tant d’autres dans ce pays qui dĂ©tient le plus triste des records. Et quelque part, dans une tombe fraĂ®che, repose encore l’avocat Thulani Maseko, qui rĂŞvait simplement que son peuple puisse, un jour, choisir ceux qui le gouvernent.
Car l’Eswatini, mes amis, c’est le royaume oĂą le temps s’est arrĂŞtĂ©. OĂą la danse des roseaux tourne, annĂ©e après annĂ©e, immuable. OĂą le Lion règne, et oĂą le peuple courbe l’Ă©chine. C’est le dernier royaume absolu d’Afrique — un musĂ©e vivant d’un monde que le reste du continent a quittĂ© il y a longtemps. Et la question que murmure la jeunesse swazie, dans le secret, c’est : combien de temps encore ?
Bonne nuit mes amis. Et que les brumes des montagnes swazies, celles qui dansent sur les collines de Lobamba, vous portent des rêves de liberté.
🎙️ Voix d’Afrique — Saison 21