Et pourtant. Pourtant, mes amis, ce minuscule archipel est devenu l’une des dĂ©mocraties les plus stables et les mieux gouvernĂ©es de toute l’Afrique. Pas de coup d’État. Pas de prĂ©sident Ă vie. Pas de massacre. Une alternance pacifique du pouvoir entre deux partis, Ă©lection après Ă©lection. Le pays qui a fait mentir tous les pronostics. Ce soir, je vais vous raconter comment cinq hommes ont bâti ce petit miracle atlantique…
Acte I — L’ombre du gĂ©ant : AmĂlcar Cabral, le père assassinĂ©
On ne peut pas raconter le Cap-Vert sans commencer par un homme qui n’en fut jamais prĂ©sident — parce qu’il fut assassinĂ© avant l’indĂ©pendance. AmĂlcar Cabral. L’un des plus grands penseurs rĂ©volutionnaires que l’Afrique ait jamais produits.
IngĂ©nieur agronome, nĂ© en GuinĂ©e-Bissau de parents capverdiens, Cabral fonde en 1956 le PAIGC — le Parti africain pour l’indĂ©pendance de la GuinĂ©e et du Cap-Vert. Son idĂ©e, gĂ©niale et folle Ă la fois : libĂ©rer ensemble deux colonies portugaises, la GuinĂ©e-Bissau sur le continent et le Cap-Vert dans l’ocĂ©an, et les unir en un seul pays.
Cabral mène la guĂ©rilla la plus efficace de toute l’Afrique lusophone. Mais le 20 janvier 1973, Ă Conakry, il est abattu par un commando — des dissidents de son propre parti, sans doute manipulĂ©s par la police politique portugaise, la sinistre PIDE. Il meurt Ă 48 ans, quelques mois avant de voir l’indĂ©pendance pour laquelle il a tout donnĂ©. Ă€ ses cĂ´tĂ©s ce soir-lĂ , Ă©chappant de justesse aux balles : son bras droit, un homme discret et mĂ©thodique nommĂ© Aristides Pereira.
Acte II — Aristides Pereira : le père fondateur
Aristides Maria Pereira. NĂ© le 17 novembre 1923 sur l’Ă®le de Boa Vista. Technicien des tĂ©lĂ©communications de formation — un mĂ©tier d’ombre, idĂ©al pour un futur clandestin. Compagnon de la première heure de Cabral, il devient secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du PAIGC après l’assassinat du leader.
Le 5 juillet 1975, le Cap-Vert proclame son indĂ©pendance. Aristides Pereira en devient le premier prĂ©sident. Et tout de suite se pose la grande question : l’union avec la GuinĂ©e-Bissau. Sur le papier, les deux pays partagent le mĂŞme parti, le mĂŞme rĂŞve, le mĂŞme père fondateur. Mais Pereira, en homme prudent, dĂ©clare que l’union « respectera la voie propre et le caractère particulier de chaque État ».
On ne verra jamais. En novembre 1980, un coup d’État en GuinĂ©e-Bissau renverse LuĂs Cabral, le demi-frère d’AmĂlcar. Le rĂŞve de l’union s’effondre. En janvier 1981, la branche capverdienne se rebaptise PAICV — Parti africain pour l’indĂ©pendance du Cap-Vert seul. Les deux rĂ©publiques sĹ“urs prennent des chemins sĂ©parĂ©s.
Pereira gouverne seize ans, en rĂ©gime de parti unique. Mais — et c’est lĂ toute la diffĂ©rence avec tant d’autres — son rĂ©gime est marquĂ© par un pragmatisme remarquable. Pas de bases militaires Ă©trangères, malgrĂ© la position stratĂ©gique de l’archipel. Un non-alignement intelligent pendant la guerre froide. Et une gestion honnĂŞte de la pauvretĂ©. Son Premier ministre pendant toute cette pĂ©riode, l’infatigable bâtisseur, s’appelle Pedro Pires.
Et puis arrive 1990. Le mur de Berlin est tombĂ©. Et lĂ , Pereira et son parti font une chose extraordinaire : ils dĂ©cident eux-mĂŞmes d’abolir le parti unique et d’organiser des Ă©lections libres. En janvier 1991, pour la première fois, les Capverdiens votent au suffrage universel. Et ils… chassent Pereira du pouvoir. Le candidat de l’opposition, AntĂłnio Monteiro, l’emporte avec 73,5% des voix.
Le plus beau, mes amis ? Pereira accepte sa dĂ©faite sans broncher et se retire de la vie politique. Pas de chars dans les rues. Pas de rĂ©sultats truquĂ©s. Le père fondateur s’incline devant le verdict des urnes. Ce jour-lĂ , le Cap-Vert est entrĂ© dans l’histoire.
Acte III — AntĂłnio Mascarenhas Monteiro : l’alternance pacifique
AntĂłnio Mascarenhas Monteiro. NĂ© le 16 fĂ©vrier 1944 sur l’Ă®le de Santiago. Juriste, ancien prĂ©sident de la Cour suprĂŞme — un homme de droit, pas un homme de guerre. Candidat du MpD (Mouvement pour la dĂ©mocratie), le parti libĂ©ral de centre-droit.
Monteiro devient le deuxième prĂ©sident, le premier Ă©lu dĂ©mocratiquement. Il gouverne dix ans (1991-2001), deux mandats. Sous sa prĂ©sidence, le Cap-Vert s’ancre durablement dans la dĂ©mocratie libĂ©rale, ouvre son Ă©conomie, mise sur le tourisme et les liens avec l’Europe et la diaspora. Et en 2001, fidèle Ă la nouvelle tradition du pays, il ne se reprĂ©sente pas après ses deux mandats.
Acte IV — Pedro Pires : le bâtisseur récompensé
Et voilĂ que revient l’homme de l’ombre. Pedro Verona Rodrigues Pires. NĂ© le 29 avril 1934 sur l’Ă®le de Fogo — l’Ă®le du volcan. Ancien combattant de la guĂ©rilla aux cĂ´tĂ©s de Cabral, Premier ministre pendant seize ans sous Pereira. Quand le PAICV a perdu en 1991, il est restĂ© dans l’opposition, patient, tenace.
En fĂ©vrier 2001, le balancier revient : Pires, candidat du PAICV, remporte la prĂ©sidentielle. L’alternance fonctionne dans les deux sens. Il sera réélu en 2006, pour la marge la plus serrĂ©e de l’histoire du pays : quelques dizaines de voix d’Ă©cart.
Pires gouverne dix ans (2001-2011). C’est sous sa prĂ©sidence que le Cap-Vert accomplit deux exploits : en 2007, le pays sort de la catĂ©gorie des Pays les moins avancĂ©s de l’ONU — une graduation rarissime pour un pays africain. Et en 2008, il rejoint l’Organisation mondiale du commerce.
Et en 2011, Pedro Pires reçoit la plus belle des récompenses : le prix Mo Ibrahim de la bonne gouvernance. Cinq millions de dollars qui couronnent un dirigeant ayant quitté le pouvoir dans la dignité démocratique. Le jury salue un homme qui a fait de son pays « un modèle de démocratie, de stabilité et de prospérité croissante ».
Acte V — Jorge Carlos Fonseca & José Maria Neves : la démocratie de routine
Jorge Carlos Fonseca. Né le 20 octobre 1950 à Praia. Juriste, professeur de droit, poète à ses heures. Candidat du MpD, il devient le quatrième président en 2011, et gouverne dix ans (2011-2021), deux mandats. Sous sa présidence, le Cap-Vert continue son bonhomme de chemin : tourisme florissant sur les îles de Sal et Boa Vista, énergies renouvelables, stabilité exemplaire.
Et en 2021, nouvelle alternance, parfaitement huilĂ©e : JosĂ© Maria Neves, candidat du PAICV, ancien Premier ministre pendant quinze ans (2001-2016), remporte la prĂ©sidentielle dès le premier tour avec 51,7%. Il prend ses fonctions le 9 novembre 2021, en prĂ©sence de cinq chefs d’État africains. Il est, en juin 2026, le cinquième prĂ©sident du Cap-Vert.
Cinq prĂ©sidents. Deux partis qui se relaient au pouvoir comme dans n’importe quelle dĂ©mocratie europĂ©enne. Aucune violence. C’est presque… ennuyeux. Et en Afrique, mes amis, l’ennui dĂ©mocratique est le plus prĂ©cieux des trĂ©sors.
Les coulisses
Cesária Évora — impossible de parler du Cap-Vert sans elle. La « diva aux pieds nus », qui chantait la morna en crĂ©ole, pieds nus sur scène par solidaritĂ© avec les pauvres de son pays. Elle a fait connaĂ®tre le Cap-Vert au monde entier bien mieux que n’importe quel diplomate. Morte en 2011, l’aĂ©roport de Mindelo porte son nom. La diaspora — c’est le poumon Ă©conomique du pays. Les transferts d’argent des Capverdiens de l’Ă©tranger reprĂ©sentent une part Ă©norme du PIB. La position stratĂ©gique — au milieu de l’Atlantique, le Cap-Vert est courtisĂ© par l’Union europĂ©enne, les États-Unis, et dĂ©sormais la Chine, qui y investit massivement.
Mot de fin
Cinq prĂ©sidents en cinquante ans. Un père fondateur qui a acceptĂ© sa dĂ©faite. Un juriste qui a installĂ© l’alternance. Un bâtisseur rĂ©compensĂ© par le monde. Et deux successeurs qui ont fait de la dĂ©mocratie une routine paisible.
Et cette nuit, Ă Mindelo, sur l’Ă®le de SĂŁo Vicente, dans un petit bar du port, un vieux musicien gratte sa guitare et chante une morna. Une chanson de sodade — ce mot crĂ©ole intraduisible, ce mĂ©lange de nostalgie, de manque et d’amour pour ceux qui sont partis de l’autre cĂ´tĂ© de l’ocĂ©an. Car le Cap-Vert, mes amis, est un pays construit sur l’absence : la moitiĂ© de ses enfants vivent ailleurs, et chaque famille regarde la mer en pensant Ă quelqu’un.
Mais c’est aussi un pays qui a prouvĂ© quelque chose d’immense au reste du continent : qu’on peut ĂŞtre petit, pauvre et sans ressources, et pourtant libre, stable et digne. Que la dĂ©mocratie n’est pas un luxe de pays riches. Que dix cailloux volcaniques perdus dans l’Atlantique peuvent donner une leçon de gouvernance Ă des gĂ©ants gorgĂ©s de pĂ©trole.
Bonne nuit mes amis. Et que les alizĂ©s du Cap-Vert, ceux qui portent la voix de Cesária par-dessus l’ocĂ©an, vous bercent jusqu’au matin de leur douce sodade.
🎙️ Voix d’Afrique — Saison 20