Acte I — Moshoeshoe Ier : le roi de la Montagne de la Nuit
Toute l’histoire du Lesotho commence avec un homme de gĂ©nie. Moshoeshoe Ier — prononcez « Mou-chwĂ©-chwĂ© ». Au dĂ©but du XIXe siècle, il n’est qu’un chef mineur du clan des Bakoteli. Mais c’est l’Ă©poque du Mfecane — ce gigantesque bouleversement provoquĂ© par l’expansion guerrière du royaume zoulou de Chaka, qui jette sur les routes des peuples entiers, dans un chaos de guerres et de famines.
Vers 1824, Moshoeshoe rassemble ses partisans et ceux d’anciens ennemis, et il se rĂ©fugie sur un plateau-forteresse imprenable : Thaba Bosiu, « la Montagne de la Nuit ». De lĂ -haut, il repousse toutes les attaques — zoulous, NdĂ©bĂ©lĂ©s, et mĂŞme les redoutables Boers afrikaners venus de l’État libre d’Orange qui convoitent ses vallĂ©es fertiles. Moshoeshoe est un diplomate de gĂ©nie autant qu’un guerrier : il accueille des missionnaires français protestants en 1833, qui crĂ©ent l’Ă©criture du sesotho et fondent Ă©coles et imprimeries — ce qui fait des Basotho l’un des peuples les plus instruits de la rĂ©gion.
Mais face Ă la pression des Boers, Moshoeshoe fait le choix qui sauvera son peuple : en 1868, il place son royaume sous protection britannique. Le pays, devenu le Basutoland, ne sera ainsi jamais avalĂ© par les Boers ni, plus tard, intĂ©grĂ© Ă l’Afrique du Sud de l’apartheid. Moshoeshoe Ier meurt le 11 mars 1870, laissant Ă ses descendants une nation debout. Il est, pour les Basotho, l’Ă©quivalent d’un père fondateur — son nom est portĂ© par tous les rois qui suivront.
Acte II — Moshoeshoe II : le roi deux fois exilé, le roi déposé par son propre fils
Le 4 octobre 1966, le Basutoland devient le Lesotho. Et le chef suprême des Basotho, Constantine Bereng Seeiso, descendant direct du fondateur, est couronné roi sous le nom de Moshoeshoe II.
Mais dès le dĂ©part, le piège se referme. La constitution, Ă la britannique, fait de lui un roi « qui règne mais ne gouverne pas » — l’exĂ©cutif appartient au Premier ministre, Leabua Jonathan, chef du Parti national (BNP). Moshoeshoe II, qui rĂŞvait de gouverner vraiment, conteste. Dès dĂ©cembre 1966, Jonathan le place en rĂ©sidence surveillĂ©e dans son propre palais. En janvier 1967, le roi doit signer un humiliant accord : se conformer Ă son rĂ´le cĂ©rĂ©moniel, sous peine d’abdication automatique.
En 1970, le Premier ministre Jonathan perd les Ă©lections. Sa rĂ©action ? Il annule le scrutin, proclame l’Ă©tat d’urgence, suspend la constitution, dissout le Parlement — un auto-coup d’État. Et il exile le roi aux Pays-Bas pendant huit mois. Son Ă©pouse, la reine ‘Mamohato, assure la rĂ©gence.
Pendant seize ans, Jonathan règne en dictateur. Puis, en 1986, un coup d’État militaire le renverse. Le gĂ©nĂ©ral Justin Lekhanya prend le pouvoir et rend temporairement des pouvoirs exĂ©cutifs au roi. Mais l’entente tourne court. En 1990, Lekhanya dĂ©pose Moshoeshoe II et l’exile cette fois en Angleterre. Et pour le remplacer, les militaires installent sur le trĂ´ne son propre fils aĂ®nĂ©, le prince Letsie, qui devient Letsie III en novembre 1990 — Ă condition de ne pas se mĂŞler de politique.
Imaginez, mes amis : un fils placĂ© sur le trĂ´ne de son père exilĂ©. Mais Letsie III n’oublie pas son père. Quand la dĂ©mocratie revient et qu’un gouvernement civil est Ă©lu en 1993, le jeune roi se bat pour la restauration de son père. Et en aoĂ»t 1994, il va jusqu’Ă organiser un coup d’État avec l’appui de l’armĂ©e pour renverser le gouvernement qui refuse de rĂ©intĂ©grer Moshoeshoe II. La pression rĂ©gionale — l’Afrique du Sud de Mandela, le Botswana, le Zimbabwe — le force Ă reculer. Le marchĂ© est conclu : le gouvernement est rĂ©tabli, et en Ă©change, Letsie III abdique en faveur de son père. Le 25 janvier 1995, avec l’aide de Nelson Mandela, Moshoeshoe II remonte enfin sur son trĂ´ne.
Le bonheur sera de courte durĂ©e. Un an plus tard, dans la nuit du 15 janvier 1996, vers une heure du matin, Moshoeshoe II part voir son bĂ©tail Ă Matsieng. Sur le chemin du retour vers Maseru, Ă travers les monts Maloti, sa voiture quitte la route et plonge dans le prĂ©cipice. Le roi et son chauffeur sont tuĂ©s. Il avait 57 ans. La couronne, mes amis, a littĂ©ralement plongĂ© du haut de la montagne. Accident ? Beaucoup de Basotho, encore aujourd’hui, en doutent.
Acte III — Letsie III : le roi qui régna, abdiqua, puis régna de nouveau
Et voilà que Letsie III remonte sur le trône le 7 février 1996, un mois après la mort de son père. Pour la seconde fois. Cet homme aura donc été roi, aura abdiqué pour rendre la couronne à son père, puis sera redevenu roi à la mort de celui-ci. Un destin unique.
David Mohato Bereng Seeiso, nĂ© le 17 juillet 1963 Ă Morija. FormĂ© en Angleterre Ă Ampleforth College, diplĂ´mĂ© de droit de l’UniversitĂ© nationale du Lesotho, puis Ă©tudes Ă Bristol, Cambridge et au Wye College en agriculture — c’est un homme cultivĂ©, discret, profondĂ©ment catholique. Fait rare : il est l’un des deux seuls souverains catholiques d’ascendance non-europĂ©enne au monde.
Cette fois, Letsie III a compris la leçon. Il devient un monarque strictement constitutionnel, cĂ©rĂ©moniel, au-dessus de la mĂŞlĂ©e politique. En 2000, il marque les esprits en dĂ©clarant le VIH/sida « catastrophe nationale » — un geste fort, car le Lesotho a l’un des taux d’infection les plus Ă©levĂ©s au monde, juste derrière l’Eswatini.
Pendant ce temps, la politique du Lesotho reste un chaudron. Coups d’État Ă rĂ©pĂ©tition, gouvernements de coalition fragiles, règlements de comptes. En 1998, des Ă©lections contestĂ©es plongent le pays au bord de la guerre civile, forçant l’Afrique du Sud Ă intervenir militairement — une opĂ©ration dĂ©sastreuse, Maseru en partie pillĂ©e et incendiĂ©e. En 2014, nouveau putsch. En 2020, le Premier ministre Tom Thabane est poussĂ© Ă la dĂ©mission, accusĂ© d’avoir orchestrĂ© le meurtre de son ex-Ă©pouse — une affaire rocambolesque qui fait le tour du monde.
En octobre 2022, un homme d’affaires milliardaire, Sam Matekane, fondateur du parti « RĂ©volution pour la prospĂ©ritĂ© », remporte les Ă©lections et devient Premier ministre. En juin 2026, il est toujours Ă la tĂŞte du gouvernement, tentant de mener les rĂ©formes constitutionnelles que toute la rĂ©gion rĂ©clame. Et Letsie III continue de rĂ©gner sans gouverner — gardien de l’unitĂ© nationale dans un pays politiquement instable.
Les coulisses
L’or bleu — le Lesotho possède une ressource que convoite son immense voisin : l’eau. Le gigantesque Lesotho Highlands Water Project, l’un des plus grands projets de transfert d’eau au monde, vend l’eau des montagnes Ă la rĂ©gion industrielle de Johannesburg. L’eau est, littĂ©ralement, le pĂ©trole du Lesotho. Les diamants — la mine de Letšeng produit rĂ©gulièrement des pierres exceptionnelles, parmi les plus grosses jamais dĂ©couvertes. Deux tiers veulent abolir le Parlement — un sondage Afrobarometer de 2020 a rĂ©vĂ©lĂ© que près des deux tiers des Basotho souhaitaient que le roi reprenne tous les pouvoirs exĂ©cutifs, tant la classe politique a déçu. Letsie III, contrairement Ă son cousin d’Eswatini, n’a jamais cherchĂ© Ă exploiter ce dĂ©sir. La couverture basotho — bien plus qu’un vĂŞtement : un symbole national, dont chaque motif a une signification.
Mot de fin
Un fondateur de gĂ©nie qui dĂ©fia les Zoulous et les Boers du haut de sa Montagne de la Nuit. Un fils deux fois exilĂ©, dĂ©posĂ© par les militaires, restaurĂ© par Mandela, et mort au fond d’un ravin. Un petit-fils qui rĂ©gna, abdiqua par amour filial, puis remonta sur le trĂ´ne.
Et cette nuit, mes amis, sur les hauts plateaux glacĂ©s du Lesotho, un berger basotho enveloppĂ© dans sa couverture de laine veille sur son troupeau sous un ciel d’une puretĂ© absolue — car ici, Ă plus de deux mille mètres, les Ă©toiles semblent Ă portĂ©e de main. En contrebas, l’eau des montagnes coule vers l’Afrique du Sud Ă travers d’immenses tunnels, enrichissant Johannesburg pendant que le Lesotho reste l’un des pays les plus pauvres du continent. Et quelque part sur une route de montagne des monts Maloti, un virage sans glissière garde le secret de la nuit oĂą la couronne a plongĂ© dans le vide.
Car le Lesotho, mes amis, c’est le Royaume dans le Ciel — si haut, si beau, si proche des Ă©toiles, et pourtant si durement frappĂ© par la terre. Un royaume oĂą le roi règne sur les nuages mais pas sur les hommes. OĂą la montagne donne l’eau et la neige, les diamants et la mort.
Bonne nuit mes amis. Et que les vents glacés des monts Maloti, ceux qui font claquer les couvertures des bergers sur les toits du monde africain, vous enveloppent de leur chaleur paradoxale.
Dans la sĂ©rie « Les monarchies d’Afrique » : le Lesotho complète le trio des trois royaumes qui subsistent sur le continent, aux cĂ´tĂ©s du Maroc et de sa dynastie alaouite, et de l’Eswatini, dernière monarchie absolue d’Afrique. Trois couronnes, trois destins : l’absolutisme swazi, le roi cĂ©rĂ©moniel des montagnes, et la dynastie chĂ©rifienne marocaine.
🎙️ Voix d’Afrique — Saison 22