Et c’est un pays de paradoxes vertigineux. Un sous-sol parmi les plus riches du monde — d’immenses rĂ©serves de gaz naturel dĂ©couvertes au large du Cabo Delgado, des rubis, du graphite, du charbon. Et pourtant, plus de 80% de la population vit sous le seuil de pauvretĂ©. Une guerre d’indĂ©pendance hĂ©roĂŻque, suivie d’une guerre civile de seize ans qui a fait un million de morts. Et aujourd’hui, une insurrection jihadiste dans le nord qui a dĂ©jĂ fait plus de 6 000 morts et des millions de dĂ©placĂ©s.
Acte I — Samora Machel : l’infirmier qui dĂ©fia un empire
Samora MoisĂ©s Machel. NĂ© le 29 septembre 1933 Ă Madragoa — aujourd’hui Chilembene —, dans la province de Gaza, au sud du pays. Une famille de paysans shangaans. Sous le rĂ©gime colonial portugais, son père, comme presque tous les Noirs mozambicains, est classĂ© « indĂgena » — indigène. Un statut juridique qui fait de vous un sous-homme dans votre propre pays : travail forcĂ©, impĂ´t de capitation, interdiction de circuler librement.
La famille Machel est forcĂ©e de cultiver le coton pour les Portugais, puis chassĂ©e de ses terres dans les annĂ©es 1950 au profit de colons. Son frère meurt dans une mine d’Afrique du Sud — l’un de ces milliers de Mozambicains exportĂ©s comme main-d’Ĺ“uvre vers les mines de l’apartheid. Faute d’argent, Samora doit arrĂŞter l’Ă©cole. Il devient infirmier Ă l’hĂ´pital de Lourenço-Marques. Et c’est lĂ , dans les couloirs de cet hĂ´pital colonial oĂą les soignants noirs gagnent une fraction du salaire des Blancs pour le mĂŞme travail, que naĂ®t le rĂ©volutionnaire. Machel dira plus tard que son marxisme ne vient pas des livres : il vient du coton, de la mine et de l’hĂ´pital.
En 1963, il rejoint clandestinement le FRELIMO — le Front de libĂ©ration du Mozambique, fondĂ© par Eduardo Mondlane, premier docteur mozambicain, formĂ© aux États-Unis. Machel part s’entraĂ®ner en AlgĂ©rie. En 1964, la lutte armĂ©e commence. Machel gravit tous les Ă©chelons. En 1969, Mondlane est assassinĂ© par un colis piĂ©gĂ© Ă Dar es-Salaam — l’Ĺ“uvre de la police secrète portugaise. En 1970, Machel prend la tĂŞte du FRELIMO.
Pendant ce temps, sa vie personnelle est marquĂ©e par la tragĂ©die : sa première Ă©pouse, Josina Machel, combattante et icĂ´ne de la rĂ©volution, meurt en 1971 Ă seulement 25 ans. Le 7 avril, jour de sa mort, est aujourd’hui la JournĂ©e de la femme mozambicaine.
En 1974, la rĂ©volution des Ĺ’illets renverse la dictature Ă Lisbonne. Le Portugal lâche ses colonies. Le 25 juin 1975, le Mozambique est indĂ©pendant. Samora Machel, 41 ans, devient prĂ©sident. Il Ă©pouse la mĂŞme annĂ©e Graça Simbine — retenez ce nom, mes amis, car cette femme va traverser l’histoire de deux nations.
Machel est un orateur Ă©lectrisant, un homme charismatique au rire lĂ©gendaire. Il nationalise la santĂ©, l’Ă©ducation, la terre. Mais le rĂŞve tourne vite au cauchemar. La RhodĂ©sie blanche d’Ian Smith, puis l’Afrique du Sud de l’apartheid, crĂ©ent et financent une rĂ©bellion : la RENAMO. La guerre civile qui commence en 1977 va durer seize ans et faire un million de morts. Villages brĂ»lĂ©s, enfants-soldats, mutilations, famine. Le Mozambique devient le pays le plus pauvre du monde.
Et puis vient le 19 octobre 1986. Machel rentre d’un sommet en Zambie Ă bord de son Tupolev Tu-134 pilotĂ© par un Ă©quipage soviĂ©tique. Dans la nuit, l’avion vire mystĂ©rieusement de 37 degrĂ©s hors de sa route et s’Ă©crase sur les collines de Mbuzini — en territoire sud-africain, Ă quelques kilomètres de la frontière. 34 morts, dont le prĂ©sident. L’enquĂŞte sud-africaine accuse l’Ă©quipage. L’enquĂŞte soviĂ©tique Ă©voque une fausse balise de navigation qui aurait dĂ©libĂ©rĂ©ment attirĂ© l’avion vers les montagnes. Devant la Commission VĂ©ritĂ© et RĂ©conciliation, des tĂ©moignages dĂ©classifiĂ©s accrĂ©diteront la thèse de l’assassinat par les services de l’apartheid. Graça Machel dira : « Nous ne trouverons peut-ĂŞtre jamais les preuves, mais je sais que ce sont eux. »
Douze ans plus tard, en 1998, Graça Machel Ă©pousera Nelson Mandela — devenant la seule femme de l’histoire Ă avoir Ă©tĂ© première dame de deux pays diffĂ©rents. Le destin, mes amis, Ă©crit parfois des romans que personne n’oserait inventer.
Acte II — Joaquim Chissano : l’homme qui arrĂŞta la guerre
Joaquim Alberto Chissano. NĂ© le 22 octobre 1939 Ă Malehice, dans la mĂŞme province de Gaza que Machel. Ministre des Affaires Ă©trangères depuis l’indĂ©pendance, c’est un diplomate-nĂ© : calme, posĂ©, polyglotte — tout le contraire du volcanique Machel.
PrĂ©sident en 1986, il hĂ©rite d’un pays exsangue. Et il fait le choix qui va tout changer : nĂ©gocier. Le mur de Berlin tombe, l’apartheid agonise — Chissano saisit le moment. Le 4 octobre 1992, Ă Rome, il signe la paix avec la RENAMO. Une paix gĂ©niale dans sa conception : aucune poursuite, aucune punition, et 50% des postes de l’armĂ©e pour les anciens rebelles. La guerre s’arrĂŞte. Vraiment. En 1994, premières Ă©lections multipartites : Chissano gagne. Réélu en 1999.
Et puis, en 2005, Chissano fait une chose rarissime en Afrique : il part volontairement, alors que la Constitution lui permettait un mandat de plus. En 2007, il reçoit le tout premier prix Mo Ibrahim de la bonne gouvernance africaine — 5 millions de dollars rĂ©compensant un dirigeant qui a quittĂ© le pouvoir dĂ©mocratiquement. L’histoire retiendra Chissano comme l’un des rares sages du continent.
Acte III — Armando Guebuza : « Mr Guebusiness »
Armando EmĂlio Guebuza. NĂ© le 20 janvier 1943 Ă Murrupula, dans le Nampula. Ancien gĂ©nĂ©ral de la guĂ©rilla, devenu — grâce aux privatisations des annĂ©es 1990 — l’un des hommes les plus riches du pays. Construction, pĂŞche, exportations : on le surnomme « Mr Guebusiness ».
PrĂ©sident de 2005 Ă 2015. Sous son règne, la croissance Ă©conomique est forte, les dĂ©couvertes de gaz au large du Cabo Delgado font rĂŞver. Mais Guebuza rompt le dialogue avec la RENAMO et relance le conflit armĂ©. Et surtout, son nom reste attachĂ© au scandale des « dettes cachĂ©es » : environ 2 milliards de dollars d’emprunts d’État secrets, contractĂ©s via des sociĂ©tĂ©s Ă©crans pour un projet de « sĂ©curitĂ© maritime » — thoniers et radars — dont des centaines de millions sont dĂ©tournĂ©s. Quand le scandale Ă©clate en 2016, le FMI et les bailleurs coupent les vivres. La monnaie s’effondre. Le pays plonge. Son propre fils, Ndambi Guebuza, sera condamnĂ© Ă 12 ans de prison.
Acte IV — Filipe Nyusi : l’ingĂ©nieur face aux jihadistes
Filipe Jacinto Nyusi. Né le 9 février 1959 à Mueda, sur les hauts plateaux makondes du nord — là où le FRELIMO a lancé la lutte armée. Ingénieur mécanicien formé en Tchécoslovaquie, ministre de la Défense de Guebuza, président de 2015 à 2025.
Nyusi signe une nouvelle paix dĂ©finitive avec la RENAMO en 2019. Mais un autre feu s’allume : en octobre 2017, une insurrection jihadiste Ă©clate dans le Cabo Delgado, la province du gaz. Les shebabs locaux, affiliĂ©s Ă l’État islamique, sèment la terreur : villages dĂ©capitĂ©s, plus de 6 000 morts, jusqu’Ă 2 millions de dĂ©placĂ©s. En mars 2021, l’attaque de Palma — 800 morts — force TotalEnergies Ă suspendre son mĂ©gaprojet gazier de 20 milliards de dollars. Le Rwanda envoie ses troupes pour sĂ©curiser la rĂ©gion. Elles y sont toujours.
Acte V — Daniel Chapo : l’enfant de l’indĂ©pendance
Daniel Francisco Chapo. NĂ© le 6 janvier 1977 Ă Inhaminga — deux ans après l’indĂ©pendance. Juriste, ancien animateur de radio, ancien gouverneur de l’Inhambane. Premier prĂ©sident mozambicain qui n’a jamais portĂ© les armes, premier nĂ© après la colonisation.
Élu en octobre 2024 avec 65% des voix selon les autoritĂ©s — un rĂ©sultat farouchement contestĂ© par l’opposant Venâncio Mondlane, dont les partisans descendent dans la rue. La rĂ©pression des manifestations post-Ă©lectorales fait plus de 360 morts. Mondlane sera inculpĂ© d’« incitation au terrorisme » en 2025, avant d’entrer paradoxalement au Conseil d’État. Le FRELIMO, lui, entame sa cinquantième annĂ©e de pouvoir ininterrompu.
En janvier 2026, Chapo prĂ©side aux cĂ´tĂ©s du PDG de TotalEnergies la relance officielle du mĂ©gaprojet gazier d’Afungi — réévaluĂ© Ă 24,5 milliards de dollars, le plus gros investissement privĂ© de l’histoire de l’Afrique. Première production espĂ©rĂ©e : 2029. Le pari de Chapo est immense : transformer le gaz en miracle Ă©conomique, lĂ oĂą tant d’autres pays africains n’ont rĂ©coltĂ© que la malĂ©diction des ressources.
Les coulisses
Graça Machel — première dame du Mozambique, puis première dame d’Afrique du Sud aux cĂ´tĂ©s de Mandela. Militante mondiale des droits de l’enfant, elle reste Ă 80 ans passĂ©s l’une des voix morales les plus respectĂ©es du continent. Le gaz du Rovuma — les rĂ©serves dĂ©couvertes au large du Cabo Delgado placent le Mozambique parmi les dix premières rĂ©serves mondiales de gaz naturel. TotalEnergies, ENI, ExxonMobil : tous les gĂ©ants sont lĂ . Les avenues de Maputo — la capitale est la seule au monde oĂą l’on peut habiter au croisement de l’avenue Mao TsĂ©-toung et de l’avenue Kim Il-sung, vestiges de l’Ă©poque socialiste que personne n’a jamais dĂ©baptisĂ©es.
Mot de fin
Cinq prĂ©sidents en cinquante ans. Un infirmier tombĂ© du ciel dans les collines de Mbuzini. Un diplomate qui a prouvĂ© que la paix se nĂ©gocie. Un homme d’affaires englouti par ses dettes cachĂ©es. Un ingĂ©nieur rattrapĂ© par le jihad. Et un enfant de l’indĂ©pendance qui joue l’avenir de son pays sur le gaz de l’ocĂ©an Indien.
Et cette nuit, Ă Maputo, sur la marginal qui longe la baie, les amoureux regardent les lumières des cargos au large. Ă€ Pemba, tout au nord, une mère dĂ©placĂ©e par la guerre berce son enfant dans un camp de toile. Et Ă Mbuzini, de l’autre cĂ´tĂ© de la frontière, le monument aux 35 tubes d’acier dressĂ©s vers le ciel chante quand le vent souffle — un tube pour chaque victime du crash, qui sifflent ensemble comme une plainte Ă©ternelle dans la nuit du veld.
Car le Mozambique, mes amis, c’est ce pays oĂą mĂŞme les monuments pleurent en musique. A luta continua — la lutte continue, disait Samora Machel. Cinquante ans plus tard, elle continue encore.
Bonne nuit mes amis. Et que les alizĂ©s de l’ocĂ©an Indien, ceux qui gonflaient les voiles des dhows et qui font chanter les tubes de Mbuzini, vous apportent des rĂŞves de paix.
🎙️ Voix d’Afrique — Saison 19