Acte I — Dawda Jawara : le vétérinaire qui inventa un pays
Dawda Kairaba Jawara. NĂ© le 16 mai 1924 Ă Barajally, dans une famille mandingue modeste. C’est le premier et le seul vĂ©tĂ©rinaire Ă ĂŞtre jamais devenu chef d’État en Afrique. FormĂ© en Grande-Bretagne, Ă l’universitĂ© de Glasgow et Ă l’Ă©cole vĂ©tĂ©rinaire de Liverpool, il rentre au pays pour soigner les vaches — et finit par soigner une nation.
Le 18 février 1965, la Gambie devient indépendante. Jawara est Premier ministre sous la couronne britannique. En 1970, le pays devient une République et Jawara en est le premier président. Il sera réélu cinq fois.
Jawara est un homme modĂ©rĂ©, Ă©lĂ©gant, anglophile. Il porte des costumes trois-pièces impeccables sous la chaleur de Banjul. Il maintient une dĂ©mocratie multipartite dans un continent qui bascule dans les partis uniques. La Gambie sous Jawara est pauvre mais paisible — une destination touristique pour les Britanniques en quĂŞte de soleil, de plages et d’arachides.
En 1981, un coup d’État manquĂ© secoue le pays. Jawara fait appel au SĂ©nĂ©gal, qui envoie ses troupes pour le rĂ©tablir. Les deux pays tentent alors une fusion — la ConfĂ©dĂ©ration de SĂ©nĂ©gambie (1982-1989). Mais les Gambiens ne veulent pas ĂŞtre absorbĂ©s par leur grand voisin. La confĂ©dĂ©ration meurt de sa belle mort.
Jawara gouverne encore cinq ans. Puis, le 22 juillet 1994, tout bascule.
Acte II — Yahya Jammeh : le lieutenant qui se prenait pour Dieu
Ce matin-lĂ , un groupe de jeunes soldats — des gamins, le plus vieux a 29 ans — prend le contrĂ´le de Banjul. Leur chef s’appelle Yahya Jammeh. Il a 29 ans. Il est lieutenant dans la gendarmerie. Jawara fuit sur un navire amĂ©ricain ancrĂ© au port. Le coup d’État est sans effusion de sang. Personne ne rĂ©siste. Personne ne pleure Jawara.
Yahya Abdul-Aziz Jemus Junkung Jammeh. NĂ© le 25 mai 1965 Ă Kanilai, un village minuscule dans la brousse gambienne, au cĹ“ur du pays diola — la mĂŞme ethnie que celle de la Casamance sĂ©nĂ©galaise. Fils de paysan. EntrĂ© dans l’armĂ©e en 1984, formĂ© aux États-Unis. Un homme trapu, au regard dur, qui porte des boubous blancs immaculĂ©s, un chapelet Ă la main et un Coran dans la poche.
Les premières années, Jammeh joue au réformateur. Il construit des routes, des hôpitaux, un aéroport. Il rebaptise le pays : la Gambie devient, pendant un temps, la « République islamique de Gambie » en décembre 2015. Mais très vite, le masque tombe.
Les Junglers — une unitĂ© paramilitaire secrète, directement sous ses ordres. Ils torturent, ils tuent, ils font disparaĂ®tre. Les journalistes sont emprisonnĂ©s. L’opposant le plus cĂ©lèbre, le journaliste Deyda Hydara, est abattu de sang-froid en dĂ©cembre 2004.
Juillet 2005 — l’Ă©pisode le plus sinistre. Plus de 50 migrants ouest-africains — GhanĂ©ens, NigĂ©rians, SĂ©nĂ©galais — en route vers l’Europe, sont arrĂŞtĂ©s sur les cĂ´tes gambiennes. Jammeh les suspecte d’ĂŞtre des mercenaires venus le renverser. Les Junglers les exĂ©cutent sommairement sur les plages et dans les forĂŞts. Les corps disparaissent. L’affaire ne sera rĂ©vĂ©lĂ©e que des annĂ©es plus tard.
Et puis il y a le remède miracle contre le sida. En janvier 2007, Jammeh apparaĂ®t Ă la tĂ©lĂ©vision nationale et annonce au monde qu’il a dĂ©couvert un traitement pour guĂ©rir le VIH-sida. Des potions vertes et jaunes, mĂ©langĂ©es Ă du lait et du miel, qu’il administre lui-mĂŞme aux malades, vĂŞtu d’un boubou blanc, entourĂ© de camĂ©ras. Il se fait appeler « Son Excellence Cheikh Professeur El Hadj Docteur Yahya AJJ Jammeh ». Les patients sont forcĂ©s d’arrĂŞter leurs antirĂ©troviraux. Pendant dix ans, 9 000 personnes passent par son « centre de traitement ». Des centaines meurent.
Jammeh règne 22 ans. Il transforme son village natal de Kanilai en une sorte de petit Versailles tropical — avec un palais, une mosquĂ©e, une ferme modèle, et un zoo personnel. Il accumule les propriĂ©tĂ©s, les voitures de luxe, les comptes en banque Ă l’Ă©tranger. Et il se croit invincible.
Acte III — La chute : quand toute l’Afrique de l’Ouest vient frapper Ă la porte
1er dĂ©cembre 2016. Élection prĂ©sidentielle. Jammeh, sĂ»r de lui, autorise un scrutin qu’il pense gagner facilement. Face Ă lui, une coalition de l’opposition unie derrière un candidat improbable : Adama Barrow, un ancien agent immobilier et ancien vigile de la grande surface Argos Ă Londres. Personne ne lui donne la moindre chance.
Barrow gagne avec 45,54% des voix contre 36,66% pour Jammeh. Le choc est total. Dans un premier temps, Jammeh accepte sa dĂ©faite — un moment historique, filmĂ© en direct. Puis, une semaine plus tard, il change d’avis. Il conteste les rĂ©sultats. Il dĂ©clare l’Ă©tat d’urgence. Il refuse de quitter le pouvoir.
La CEDEAO — la CommunautĂ© Ă©conomique des États de l’Afrique de l’Ouest — lui lance un ultimatum. Jammeh refuse. Alors, le 19 janvier 2017, les troupes sĂ©nĂ©galaises, nigĂ©rianes et ghanĂ©ennes franchissent la frontière. L’opĂ©ration s’appelle « Restore Democracy ». Jammeh est acculĂ©. Après des nĂ©gociations de dernière minute — menĂ©es par le prĂ©sident guinĂ©en Alpha CondĂ© et le prĂ©sident mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz —, Jammeh accepte de partir.
Le 21 janvier 2017, Jammeh monte dans un avion. Direction : la Guinée équatoriale, chez son ami le dictateur Obiang Nguema. Il emporte avec lui, selon les estimations, plus de 11 millions de dollars en espèces et des voitures de luxe. Il est toujours en exil à Malabo en juin 2026.
En dĂ©cembre 2024, la CEDEAO annonce la crĂ©ation d’un tribunal spĂ©cial pour juger les crimes de l’ère Jammeh — au moins 240 exĂ©cutions. En Suisse, son ancien ministre de l’IntĂ©rieur Ousman Sonko a Ă©tĂ© condamnĂ© pour crimes contre l’humanitĂ© en 2024, et son appel est en cours en mars 2026.
Acte IV — Adama Barrow : l’agent immobilier au palais
Adama Barrow. NĂ© le 16 fĂ©vrier 1965 Ă Mankamang Kunda. Mandingue, musulman, fils d’une famille modeste. Un parcours atypique : il part en Angleterre, travaille comme vigile chez Argos, puis dans l’immobilier. Il rentre en Gambie, fait fortune dans le bâtiment, et se lance en politique sans aucune expĂ©rience gouvernementale.
Investi Ă l’ambassade de Gambie au SĂ©nĂ©gal — puisque Jammeh occupe encore le palais Ă Banjul —, Barrow entre finalement dans son propre pays escortĂ© par les troupes de la CEDEAO. Il est réélu en dĂ©cembre 2021.
La Gambie de Barrow en juin 2026 : un pays qui tente de se reconstruire après 22 ans de dictature. La Commission VĂ©ritĂ©, RĂ©conciliation et RĂ©parations (TRRC) a achevĂ© ses travaux et documentĂ© les horreurs du rĂ©gime Jammeh. Le pont transgambien, inaugurĂ© en 2019, relie enfin les deux rives du fleuve et facilite le commerce avec le SĂ©nĂ©gal. Mais la pauvretĂ© reste massive, l’Ă©migration clandestine vers l’Europe continue — en janvier 2026, un bateau de migrants a chavirĂ© au large des cĂ´tes gambiennes, faisant au moins sept morts. Et Barrow, comme ses prĂ©dĂ©cesseurs, est tentĂ© par la modification constitutionnelle pour prolonger son pouvoir.
Les coulisses
Le tourisme sexuel — la Gambie a longtemps Ă©tĂ© une destination de tourisme sexuel, surtout pour des femmes europĂ©ennes d’un certain âge venant chercher des « bumsters » — ces jeunes Gambiens des plages. Ce phĂ©nomène, tabou, reste une rĂ©alitĂ© Ă©conomique pour des milliers de jeunes sans emploi.
Le fleuve Gambie — c’est le pays. Sans le fleuve, il n’y a pas de Gambie. Il traverse le pays d’est en ouest, navigable sur 180 km, et reste la colonne vertĂ©brale du transport, de la pĂŞche et de l’agriculture.
L’arachide — la Gambie est historiquement un pays d’arachide. Sous Jawara, l’arachide reprĂ©sentait plus de 80% des exportations. Aujourd’hui, le pays diversifie vers le tourisme et la pĂŞche, mais l’arachide reste dans l’ADN gambien.
Mot de fin
Trois prĂ©sidents en soixante ans. Un vĂ©tĂ©rinaire gentleman renversĂ© par un lieutenant de 29 ans. Un dictateur qui prĂ©tendait guĂ©rir le sida et qu’il a fallu une armĂ©e internationale pour dĂ©loger. Et un agent immobilier devenu prĂ©sident par accident de l’histoire.
Et cette nuit, Ă Banjul, dans les ruelles sablonneuses de la vieille ville, un pĂŞcheur rentre de la mer avec sa pirogue colorĂ©e. Il a connu Jawara le paisible, Jammeh le terrifiant, Barrow l’inattendu. Il a vu son pays changer de nom, de constitution, de drapeau. Mais le fleuve, lui, n’a pas changĂ©. Le fleuve Gambie coule toujours, lentement, paresseusement, de la GuinĂ©e vers l’Atlantique, charriant ses eaux brunes Ă travers les mangroves et les villages de pĂŞcheurs.
Car en Gambie, mes amis, les présidents passent. Le fleuve reste. Et le fleuve ne ment jamais.
Bonne nuit mes amis. Et que le murmure du fleuve Gambie, ce vieux sage d’Afrique de l’Ouest, berce vos rĂŞves de ses eaux tranquilles.
🎙️ Voix d’Afrique — Saison 18