ESTACHE AGOUMKPE est un artiste peintre et écrivain Béninois, résidant en France. Il est connu pour son engagement artistique contre le néocolonialisme et pour  sa lutte contre les frasques humaines, comme le racisme et la xénophobie. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, cet écologiste  revient sur son passé, ce qui l’a marqué durant son évolution,  ses intérêts  et motivations pour les arts. Il nous parle également de son combat, qui, selon lui, trouve écho dans tous les domaines de la société. Interview !

Bonjour. Vous êtes un artiste plasticien  et écrivain. La particularité de votre travail est d’utiliser l’art  pour dénoncer le racisme, la xénophobie et autres frasques liés à l’histoire coloniale de l’Afrique . Pourquoi avoir opté pour un tel engagement ?

Je vous remercie tout d’abord pour l’intérêt que vous accordez à mon travail et à l’art en général. J’ai abordé le domaine artistique très jeune. A l’école à 9 ans, je faisais déjà pour mes camarades de classe des cahiers illustrés de dessins pour les chants et poésies. Ce qu’on appelait communément « Cahiers de choix ». Je les vendais à 200 F CFA, j’essayais déjà de vivre de mon art (Sourire). En 2016, victime de comportements racistes et xénophobes, j’ai fait le choix d’utiliser l’art pour répondre aux questions que plusieurs se posent, notamment les français. Ce sont des questions liées à l’immigration, à la présence en masse d’étranger en France, etc … auxquelles d’après eux, l’élite française ne veut pas apporter des réponses concrètes. Faut-il le rappeler – L’histoire de la France et de l’Afrique sont liées par la colonisation, la présence de soldats noirs aux côtés de la France pendant les deux guerres mondiales, et le faite que les matières premières utilisées en France proviennent en majeur partie d’Afrique devrait en principe changer le regard que les français ont par rapport à l’homme noir, aux anciennes colonies françaises d’Afrique. Mais le noir est plutôt vu comme un mendiant, quelqu’un qui vient profiter d’un système social lorsqu’il vit en France. Pour changer les choses il est important que l’histoire liée à la colonisation occidentale et à l’esclavage, etc … soit enseignée dans les écoles françaises afin de changer les mentalités à la base. Pour reprendre les propos de Jacques Chirac en 2008:  » On oublie souvent une chose, c’est qu’une grande partie de l’argent qui est dans notre porte-monnaie vient précisément de l’exploitation depuis des siècles de l’Afrique. Pas uniquement,  mais beaucoup vient de l’exploitation de l’Afrique. Alors il faut avoir un petit peu de bon sens, je ne dis pas de générosité, de bon sens ! De justice  pour rendre aux africains, je dirai ce qu’on leur a pris. D’autant que c’est nécessaire si l’on veut éviter les pires convulsions ou difficultés avec les conséquences politiques que ça comporte dans le proche avenir « . Ce n’est pas moi qui prononce cette phrase qui, loin d’être une incantation est une réalité. Cette phrase est un extrait de discours prononcé publiquement par un Président français, un Président pas des moindre, le Président Jacques Chirac. Allez comprendre !

Votre discours est cohérent. Vous êtes une grosse figure de proue en ce qui concerne l’engagement artistique en Afrique. Avez-vous l’impression que le combat que vous menez trouve écho favorable chez vos confrères artistes ?  Si non, que faut-il faire alors ?

Je vous concède vos propos que je reçois en toute modestie. Mais je pense que ce serait trop prétentieux de ma part de croire que je suis une « grosse figure ». Vous êtes un observateur averti. Si vous le dites, vous savez donc de quoi vous parler. Je fais donc mienne. Toutefois, comme moi, il y a des aînés qui mènent ce combat depuis des lustres, aînés pour qui j’ai de profonds respects. A vrai dire, le combat que je mène trouve écho partout, chez tout le monde, dans tous les pays. Et partout où je vais je croise des frères et sœurs qui m’accueillent et apprécient énormément la qualité du travail, l’histoire qu’il y a derrière mes œuvres et l’engagement écologique.

Parlez-nous un peu de votre palmarès, à propos  des sorties internationales,  les expositions, les prix en littérature et les œuvres publiées. 

J’ai commencé à exposer en France avec plusieurs expositions en 2013, 2014 dans plusieurs villes françaises, et en 2015 en Italie. C’était une époque où j’étais encore à la peinture industrielle. Mais mon travail va basculer en 2016 pour la mémoire de l’histoire et la protection de l’environnement. C’est cette même année que je vais décider de retracer l’histoire du grand roi Gbêhanzin, héros de la résistance africaine contre la colonisation, notamment au Danxomè – ancienne colonie française, devenue république du Dahomey le 1er août 1960, république populaire du Bénin en 1975 et république du Bénin en 1990 après la conférence nationale. Et là, je vais pencher pour la première fois sur un travail écologique à travers l’utilisation de matériaux naturels. Les gens me trouvaient bizarre, à la limite me qualifier de fou quand je récupérais les poubelles pour mes créations. Je récupérais du charbon de bois, des vieux tissus, des capsules de bouteilles, du marc de café, du bois pour fabriquer moi même mes châssis et tendre les toiles. Raison pour laquelle je m’amuse souvent à dire que je produis des tableaux Bio … « mangeable » par la vue, (sourire) … Après deux ans en atelier à travailler sur le projet : Gbêhanzin, panthéon africain de la résistance, j’ai été plus que satisfait lors du lancement de cette tournée internationale à Chambilly en France le 1er Juin 2018. Mon livre d’or était plein de messages d’encouragement et de félicitations. Les visiteurs voyageaient à travers les œuvres. Cette tournée a parcouru huit villes de France : Chambilly, Paray-Le-Monial, La Clayette, Ronchin, Paris, Bordeaux, Montpellier et Marcigny avec plus cinq milles visiteurs.  En même temps la sortie de mon premier livre : Gbêhanzin, panthéon africain de la résistance aux Éditions Céphas a été officialisée. Cette œuvre littéraire figure parmi les œuvres retenues pour le Grand prix littéraire DADA GBÊHANZIN organisé par Bénin Livre au Bénin.
Du 07 au 21 Janvier 2019, c’est Villefranche sur saône qui a accueilli l’exposition sur la vie du roi Gbêhanzin pendant deux semaines. Et la tour Saint Nicolas de Paray le Monial la nouvelle exposition sur les Tirailleurs sénégalais et sur le massacre de Thiaroye du 28 janvier au 04 février 2019 avec la sortie de mon deuxième livre sur les tirailleurs sénégalais paru également aux Éditions Céphas. Je viens de finir une exposition conférence sur la vie du grand roi Gbêhanzin à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, une grande et prestigieuse école française qui forme des élites.
J’ai reçu, le 22 mars dernier, une reconnaissance officielle de l’ENS Paris pour la qualité de mon travail et pour mon engagement, sans oublié une reconnaissance du mérite de l’Ambassade du Bénin en France pour mon engagement et la valorisation du patrimoine historique béninois à l’extérieur.

Comment voyez-vous l’avenir,  en ce qui concerne l’art africain mais aussi vos ambitions personnelles ? 

Grand et très prometteur, à condition que les artistes qui sont dépositaires de l’art soient soutenus par les États ou à défaut par de grands mécènes. Sinon nous avons beaucoup de talents avec une culture très diversifiée qu’il faut absolument éclore et faire découvrir. Pour en fin faire du secteur de l’art un vivier de développement.

 

Quels sont vos projets d’avenir ? 

Je compte  continuer à faire ce que je sais faire avec le même engagement, la même passion, le même dynamisme et la même motivation. Je ne compte pas m’arrêter, tant que la vraie histoire du peuple noir  n’est pas enseignée partout et connue de tous. Je compte poursuivre le travail afin que le regard porté sur l’homme noir et son histoire change. Je compte travailler jusqu’à ce que tous comprennent qu’il y a une seule race humaine et que l’Afrique est vraiment le berceau de l’humanité. Je compte travailler jusqu’à ce que hommes femmes et enfants, quelque soient leurs couleurs de peau, leurs origines, leurs traditions, leurs cultures, leurs religions puissent vivre dans la solidarité, la fraternité et la paix.

Votre mot de la fin. 

Je vais vous raconter une anecdote avant de clôturer. Un jour, mon téléphone a sonné. A l’autre bout de fil, il y avait une dame, d’un accent qui renseigne sur ses origines françaises. Elle a commencé à me donner des leçons de morale. Elle me faisait comprendre qu’il n’y avait pas besoin de faire une exposition sur les tirailleurs sénégalais et que les sénégalais sont aujourd’hui accepté dans la France entière. Elle a terminé son monologue d’une dizaine de minute en me faisant comprendre qu’il est inutile de faire une exposition sur GBEHANZIN. D’après elle, cette exposition est communautaire. Par finir, comme conseil, elle m’a suggéré de pencher mon engagement sur les grands hommes qui ont marqué la révolution française avant de me laisser entendre qu’elle en avait marre de ses noirs qui sont noir de peau, noir dans la tête et qui se réclament encore d’être noir tout en clamant que la France a dévasté leur richesse. Je l’ai écouté attentivement avec un grand intérêt sans la couper. Par moment, elle me demandait si j’étais toujours en ligne. J’avais pris sur moi en maitrisant mes nerfs. Quand elle a terminé, je lui ai demandé si je pouvais parler. Et je lui ai posé la question de savoir ce qu’elle entendait par « tirailleur sénégalais ». Elle m’a dit qu’il s’agissait des bras valides d’origine sénégalaise qui ont combattus aux cotés de la France. Erreur ! Comme cette dame, beaucoup ignorent que les tirailleurs sénégalais ne se résument pas à la nationalité sénégalaise mais qu’il s’agit d’un terme pour désigner l’ensemble des combattants de différentes nationalités africaines qui ont combattu pour la liberté de la France. Pendant une demi-heure presque, je lui ai fait comprendre ma démarche esthétique, artistique, politique voire écologique. Je lui ai fait comprendre que je ne combattais pas la France. Au contraire. Je fais un travail de restitution de mémoire. Cette dame a pu se faire son idée lorsqu’elle est venue à un de mes vernissages. « L’ignorance tue », telle a été sa dernière phrase pendant notre conversation. Mon engagement à travers l’art vise à unir l’Afrique pour un développement efficace du continent noir. Ensemble, nous pouvons le faire.

Charles AYI