Acte I — François Tombalbaye : l’instituteur du Sud, premier et dĂ©jĂ tragique
François Tombalbaye. NĂ© le 15 juin 1918 Ă BĂ©ssada, dans le sud du pays, au sein de l’ethnie Sara. Instituteur, syndicaliste, protestant. Quand le Tchad devient indĂ©pendant de la France le 11 aoĂ»t 1960, c’est lui le premier prĂ©sident. Un homme du Sud chrĂ©tien Ă la tĂŞte d’un pays dont le Nord est musulman — la fracture est lĂ , dès le premier jour.
Tombalbaye verse vite dans l’autoritarisme. Parti unique, emprisonnement des opposants, culte de la personnalitĂ©. En 1973, il lance une campagne d’« authenticitĂ© africaine » : il abandonne son prĂ©nom François pour s’appeler Ngarta Tombalbaye, et impose aux fonctionnaires du Sud les rites initiatiques traditionnels Sara, le yondo. Il se met Ă dos une partie de son propre camp.
Pendant ce temps, dans le Nord, la rĂ©bellion gronde. En 1966 naĂ®t le FROLINAT — le Front de libĂ©ration nationale du Tchad —, un mouvement armĂ© qui conteste la domination du Sud. La guerre civile commence, et elle ne s’arrĂŞtera, par vagues, jamais vraiment.
Le 13 avril 1975, des soldats se mutinent. Tombalbaye est assassiné dans son palais. Le premier président du Tchad meurt sous les balles de sa propre armée. Ce ne sera pas le dernier.
Acte II — Malloum, Goukouni, Habré : la valse des chefs de guerre
S’ouvre alors une pĂ©riode de chaos indescriptible. Le gĂ©nĂ©ral FĂ©lix Malloum, un militaire du Sud, prend le pouvoir. Pour tenter de calmer le Nord, il nomme en 1978 un chef rebelle comme Premier ministre : un certain Hissène HabrĂ©. Mauvaise idĂ©e. HabrĂ© se retourne contre lui. En 1979, Malloum doit fuir.
Le pouvoir passe alors Ă Goukouni Oueddei, un chef toubou du Nord, soutenu par la Libye de Kadhafi. Mais entre Goukouni et son rival HabrĂ©, c’est la guerre ouverte. N’Djamena est ravagĂ©e. Et en 1982, Hissène HabrĂ©, soutenu cette fois par la France et les États-Unis qui veulent contrer l’influence libyenne, s’empare de la capitale. Goukouni s’exile.
Acte III — Hissène Habré : le « Pinochet africain »
Hissène HabrĂ©. NĂ© le 13 aoĂ»t 1942 Ă Faya-Largeau, en plein dĂ©sert, dans l’ethnie toubou. Brillant — il a Ă©tudiĂ© les sciences politiques Ă Paris. Mais derrière l’intellectuel se cache l’un des dictateurs les plus sanguinaires de l’histoire africaine.
HabrĂ© règne de 1982 Ă 1990. Huit ans de terreur. Sa police politique, la sinistre DDS, torture et tue Ă grande Ă©chelle. On estime Ă 40 000 le nombre de morts sous son rĂ©gime. Les prisons secrètes, comme la fameuse « piscine » de N’Djamena — une ancienne piscine couverte transformĂ©e en cachot souterrain —, deviennent des mouroirs.
Mais HabrĂ© commet une erreur fatale : il se met Ă dos l’un de ses meilleurs gĂ©nĂ©raux, un Zaghawa, le chef de ses armĂ©es. Cet homme s’appelle Idriss DĂ©by.
L’histoire de HabrĂ© aura une fin remarquable. RĂ©fugiĂ© au SĂ©nĂ©gal après sa chute, il y coule des jours tranquilles pendant vingt-cinq ans. Jusqu’Ă ce qu’en 2016, un tribunal spĂ©cial africain, les Chambres africaines extraordinaires, le juge Ă Dakar et le condamne Ă la prison Ă perpĂ©tuitĂ© pour crimes contre l’humanitĂ©. Une première mondiale. Il meurt en prison en 2021.
Acte IV — Idriss Déby : le guerrier qui régna 31 ans et mourut au front
Idriss DĂ©by. NĂ© le 18 juin 1952 Ă Berdoba, dans l’Ennedi, au sein de l’ethnie Zaghawa. Pilote militaire formĂ© en France, il devient le chef des armĂ©es de HabrĂ©. Mais en 1989, menacĂ© par la paranoĂŻa de HabrĂ© qui massacre les Zaghawa, DĂ©by tente un coup d’État. Échec. Il fuit au Soudan, fĂ©dère les opposants au sein du MPS, et revient.
Le 2 dĂ©cembre 1990, avec l’appui de la France, Idriss DĂ©by chasse HabrĂ© du pouvoir et entre dans N’Djamena. Il va rĂ©gner trente et un ans.
DĂ©by survit Ă d’innombrables rĂ©bellions — notamment en 2006 et 2008, oĂą les rebelles atteignent les portes du palais prĂ©sidentiel, et oĂą seul l’appui militaire français le sauve. Il modifie la Constitution en 2004 pour supprimer la limitation des mandats. Mais DĂ©by devient aussi un pilier de l’Occident au Sahel : son armĂ©e combat les jihadistes au Mali, au Nigeria, dans le bassin du lac Tchad. La France et les États-Unis ferment les yeux sur son autoritarisme : DĂ©by est leur gendarme du Sahel.
Et puis vient la fin, digne de la vie qu’il a menĂ©e. En avril 2021, alors qu’il vient de remporter un sixième mandat, une colonne rebelle venue de Libye, le FACT, fonce sur la capitale. DĂ©by part au front rejoindre ses troupes. Et lĂ , le 20 avril 2021, il est tuĂ© au combat. Le jour mĂŞme oĂą l’on proclame sa victoire Ă©lectorale. Le guerrier est mort les armes Ă la main, comme il avait vĂ©cu.
Acte V — Mahamat Déby : le fils qui hérita du trône en 24 heures
Ă€ peine la mort d’Idriss DĂ©by annoncĂ©e, l’armĂ©e dissout le Parlement et le gouvernement, et installe au pouvoir un Conseil militaire de transition dirigĂ© par… le fils du prĂ©sident dĂ©funt.
Mahamat Idriss DĂ©by, surnommĂ© « Mahamat Kaka ». NĂ© le 4 avril 1984 Ă N’Djamena. GĂ©nĂ©ral, chef de la garde prĂ©sidentielle. Ă€ 37 ans, il hĂ©rite du Tchad de son père en moins de vingt-quatre heures. Un coup d’État dynastique, Ă peine dĂ©guisĂ©.
La transition, censĂ©e durer 18 mois, est prolongĂ©e. En octobre 2022, les manifestations sont rĂ©primĂ©es dans le sang lors du « Jeudi noir ». Puis Mahamat DĂ©by remporte officiellement l’Ă©lection prĂ©sidentielle de mai 2024. En dĂ©cembre 2024, il est Ă©levĂ© au rang de marĂ©chal du Tchad — comme son père.
En juin 2026, le « système DĂ©by » a survĂ©cu Ă la mort de son fondateur. Le pouvoir reste verrouillĂ© dans le cercle familial. Et fait majeur : fin 2024, Mahamat DĂ©by a rompu l’accord de coopĂ©ration militaire avec la France, poussant Paris Ă fermer ses bases — un sĂ©isme gĂ©opolitique, le Tchad ayant Ă©tĂ© le dernier grand point d’ancrage de l’armĂ©e française au Sahel.
Les coulisses
ToumaĂŻ — c’est au Tchad qu’on a dĂ©couvert en 2001 le crâne de ToumaĂŻ, un hominidĂ© vieux de 7 millions d’annĂ©es, l’un des plus anciens ancĂŞtres possibles de l’humanitĂ©. Le lac Tchad qui disparaĂ®t — jadis l’un des plus grands lacs d’Afrique, il a perdu 90% de sa superficie depuis les annĂ©es 1960, nourrissant les recrutements de Boko Haram. Le gendarme insaisissable — Mahamat DĂ©by se tourne dĂ©sormais vers la Russie et les Émirats, rejoignant le mouvement de dĂ©sengagement d’avec la France qui a dĂ©jĂ emportĂ© le Mali, le Burkina et le Niger.
Mot de fin
Six dĂ©cennies, et la mĂŞme logique implacable : au Tchad, le pouvoir se prend et se garde par les armes. Un instituteur du Sud assassinĂ© par ses soldats. Des chefs de guerre qui se dĂ©chirent dans les ruines de N’Djamena. Un dictateur jugĂ© pour crimes contre l’humanitĂ©. Un guerrier qui rĂ©gna trente et un ans et mourut au front. Et un fils qui hĂ©rita du trĂ´ne en une nuit.
Et cette nuit, sur les rives du lac Tchad qui rĂ©trĂ©cit, un pĂŞcheur kanouri tire sa pirogue sur le sable lĂ oĂą, enfant, il plongeait dans des eaux profondes. Dans le dĂ©sert du Tibesti, un convoi de pick-ups armĂ©s soulève la poussière. Et Ă N’Djamena, dans le palais prĂ©sidentiel, un marĂ©chal de 42 ans veille — entourĂ© de ses frères, de ses cousins, de sa garde —, car il sait, lui, mieux que personne, ce qu’il en coĂ»te de relâcher sa garde dans ce pays. Son père est mort au front. Son prĂ©dĂ©cesseur est mort en prison. Le premier prĂ©sident est mort sous les balles. Au Tchad, mes amis, on ne meurt pas vieux dans son lit quand on a portĂ© la couronne.
Car le Tchad, c’est le pays des hommes en armes. Le pays oĂą le sable boit le sang depuis soixante ans. Le pays oĂą, comme dit le proverbe toubou, « celui qui dort sans son fusil se rĂ©veille esclave ».
Bonne nuit mes amis. Et que les vents de sable du Tibesti, ceux qui effacent les traces des caravanes et des armées, épargnent vos rêves cette nuit.
🎙️ Voix d’Afrique — Saison 23