De la réserve à la salle d’exposition, Francis Tagro Gnoleba et Antonio Gnako faufilent les poils de leurs pinceaux sur chacune des œuvres de l’importante collection du Musée des civilisations. Chaque jour et malgré l’absence de visiteurs depuis des mois en raison des mesures restrictives liées au coronavirus, les deux conservateurs ont poursuivi leur minutieux travail quotidien. « Ces objets sont comme mes enfants », sourit Francis Tagro Gnoleba, qui est aussi le sous-directeur du musée.

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Masques, statuettes, instruments de musique, objets de culte : au total, pas moins de 15 210 œuvres reflétant les différentes ethnies ou religions du pays tournent au gré des expositions dans ce musée ethnographique, archéologique et iconographique créé par l’administration coloniale française en 1942 et situé à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Mais d’autres objets manquent à l’appel : les 3 951 pièces originaires de Côte d’Ivoire aujourd’hui conservées ou exposées au musée du Quai Branly, à Paris, et appartenant officiellement à la France. Silvie Memel Kassi, la directrice du Musée des civilisations, milite pour leur retour sur le sol ivoirien.

Créations contemporaines

Cette passionnée d’art, directrice de musées ivoiriens depuis près de trente ans, a accueilli avec « enthousiasme » le discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou, le 28 novembre 2017. Le président français avait souhaité que « d’ici à cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ». Et les choses avancent. A la mi-juillet, la France a acté la restitution définitive, avec transfert de propriété, d’un sabre historique au Sénégal et, dans les prochains mois, de 26 objets du trésor des rois d’Abomey au Bénin. Pour autant, rien ne laisse croire à un retour massif des œuvres sur le continent africain puisque ces deux restitutions annoncées sont rendues possibles par une dérogation exceptionnelle à la loi française qui tient pour inaliénables les collections publiques des musées nationaux. Le Quai Branly, qui dispose de la plus importante collection d’arts premiers, privilégie pour l’heure la « circulation » des œuvres entre la France et les différents pays du continent au moyen de prêts de court ou de long terme, plutôt que des restitutions franches.

La Côte d’Ivoire veut aussi sa part. Car, selon Silvie Memel Kassi, plus de 2 000 œuvres conservées aujourd’hui au Quai Branly ont été saisies de force par les colons. Il y avait la voie militaire : « On venait, on entrait, on prenait », résume Mme Memel Kassi, et la voie missionnaire : « Les Français devaient emporter un échantillon de chaque objet représentatif de la vie quotidienne et religieuse pour mieux connaître la culture des peuples dans lesquels ils se trouvaient. Cela leur permettait de connaître la psychologie des Africains. » Or ces pièces originales jouaient un rôle dans le bon fonctionnement des groupes et des communautés. « Ce sont des objets de culte, des objets sacrés qui doivent revenir, ils sont partis avec des mondes, avec des vies et avec des cultures », insiste la directrice.

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Planté au pied des gratte-ciel du Plateau, le quartier des affaires ivoirien, le Musée des civilisations a fait peau neuve en 2017. Plus coloré, plus accueillant, il fait désormais la part belle aux créations contemporaines avec une salle consacrée à des artistes du continent et un jardin enrichi d’œuvres récentes. Considéré comme le plus grand du pays, il a accueilli 120 000 visiteurs en 2019, soit quatre fois plus qu’en 2010, grâce notamment à l’exposition « La Collection fantôme » et à une campagne active auprès des écoles et des étudiants pour remettre la culture au cœur de l’éducation.

« Djidji-ayokwé », le tambour ébrié dont l’Etat ivoirien a fait un demande de restitution officielle à la France en juin 2019.

C’est fort de cette légitimité que l’établissement espère accueillir en 2021 une première œuvre d’une grande portée symbolique : le djidji-ayokwé, un tambour long de trois mètres utilisé par les Ebrié, l’ethnie historique d’Abidjan, et soustrait à la population il y a presque un siècle. Le ministère des affaires étrangères ivoirien a fait la demande de restitution officielle en juin 2019. « C’est un objet de communication d’une importance notoire : quand le Blanc arrivait, on tapait le tambour pour que tout le monde puisse se cacher en brousse », détaille Silvie Memel Kassi qui lui a déjà trouvé une place de choix au sein du musée.

Portes blindées

Malgré son engagement en faveur des restitutions, le musée insiste sur la nécessité de bien réfléchir aux conditions d’accueil. « Ce sont des objets partis il y a un siècle, ils sont devenus secs et vont revenir ici dans un climat tropical, analyse Francis Tagro Gnoleba. Il faut qu’on se demande si nous avons réellement les moyens nécessaires pour leur suivi et leur conservation. S’ils se gorgeaient d’eau, on risquerait de les perdre. » Le personnel du musée et de futurs conservateurs sont d’ailleurs formés pour pouvoir tenir compte de ces spécificités. Le tambour ébrié a par exemple quitté Abidjan en 1930 pour Paris et le Musée d’art africain et d’Océanie de la Porte dorée, à Paris, avant d’être transféré au Musée du Quai-Branly à sa création en 2006.

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Mais une autre question préoccupe les esprits : le risque d’un pillage des collections. « Nos pays subissent des coups d’Etat et des guerres, on ne sait pas si les œuvres, une fois restituées, seront réellement en sécurité ici », s’inquiète Antonio Gnako. Les responsables du musée savent de quoi ils parlent. Lors de la dernière crise traversée par la Côte d’Ivoire, en 2010-2011, 121 œuvres d’une valeur équivalente à 6 millions d’euros ont ainsi été volées puis revendues sur le marché noir. C’est cette perte qui avait donné lieu à l’exposition « La Collection fantôme » pour permettre aux Ivoiriens de prendre conscience de la richesse de leur patrimoine. A quelques mois d’une élection présidentielle qui s’annonce tendue, les portes ont été blindées pour éviter que l’histoire ne se répète.

Francis Tagro Gnoleba et Antonio Gnako, conservateurs du Musée des civilisations d’Abidjan, prennent soin des 15 210 pièces des collections : ici, un coran ancien.

La hâte de voir s’accomplir ces restitutions se mêle au sentiment qu’il ne faut rien précipiter. « Ces œuvres ont été volées il y a cent ou cent cinquante ans, alors, si les faire revenir doit prendre dix ou vingt ans, ce n’est pas grave », décrète Silvie Memel Kassi. En attendant le retour progressif de ces objets, la Côte d’Ivoire mise sur le développement d’un service de recherche et l’ouverture, dans les prochaines années, de treize musées dans les différentes régions du pays, dont un à Abidjan. Ce futur établissement culturel que Mme Memel Kassi annonce déjà comme « l’un des trois plus grands d’Afrique » pourrait faire de l’ombre à l’actuel Musée des civilisations. Mais sans doute faut-il un tel écrin pour redonner toute leur place aux œuvres ivoiriennes.

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LA REDACTION