Pour ne rien manquer de l’actualité africaine, inscrivez-vous à la newsletter du « Monde Afrique » depuis ce lien. Chaque samedi à 6 heures, retrouvez une semaine d’actualité et de débats traitée par la rédaction du « Monde Afrique ».

« Music comes first ». Affichée à l’entrée de la « villa » où l’équipe de Nyege Nyege a installé son studio et une résidence d’artistes, cette règle de vie donne priorité à la musique. Ici, au cœur de Kampala, DJ, rappeurs et producteurs venus des provinces d’Ouganda ou des pays voisins inventent ensemble la musique de demain. Dans ce pays qui ne compte officiellement aucun mort du Covid-19, « on a mis en place des mesures barrières à l’entrée de la villa pour les visiteurs et on cherche désormais à faire progresser les ventes des artistes via les plateformes de streaming, en investissant davantage Internet, car c’est devenu le dernier espace de promotion et d’échange », explique Derek Debru, cofondateur du label.

Lire aussi Contre le coronavirus, l’Ouganda parie sur un arrêt immédiat de la circulation

Début 2020, lorsque Le Monde Afrique se rend à la villa, la pandémie ne s’est pas encore installée sur la planète. Casque sur les oreilles, une dizaine d’artistes travaillent dans une ambiance familiale. « Ici on échange nos morceaux, on en fait parfois des remix. La petite communauté est assez collaborative », résume l’artiste multimédia Decay, de son vrai nom Darlyne Komukama, qui suit ce jour-là une formation de perfectionnement à la production musicale avec d’autres femmes DJ. Toutes sont des pionnières en passe de prendre le contrôle des platines en Ouganda. Au côté de Decay, la Sud-Soudanaise Anita Kevin, alias Turkana, s’entraîne elle aussi, pendant que Catu Diosis, qui a déjà mixé à Paris en novembre 2019, se prépare pour ses prochaines dates en Europe.

Decay fait partie des assidues du lieu. « Là, je m’amuse à mixer des musiques de ma région d’origine avec les voix de mes amis transformées en motifs sonores », explique-t-elle alors qu’une silhouette punk fait son entrée. C’est la Galloise Elvin Brandhi, de passage à Kampala pour finir d’enregistrer un album avec le producteur ougandais Don Zilla, qui réside ici à l’année. Car la villa n’est pas qu’un lieu africain. C’est même en train de devenir le cœur battant d’une certaine création où l’hémisphère sud donne le ton.

Un festival avec plus de 150 artistes

Ici, tous les niveaux se côtoient. Pendant que certains finalisent leur album, d’autres tâtonnent encore, cherchant leur style dans cette antichambre des sons du futur. Et toute cette énergie se retrouve pêle-mêle dans le catalogue de Nyege Nyege, d’où émerge une recherche musicale brute, capable de révéler les nouveaux sons du continent, du singeli de Tanzanie au « balani fou » du Malien DJ Diaki. Nyege Nyege (qui signifie « l’irrésistible et soudaine envie de danser » en luganda) cache en fait deux labels, Nyege Nyege Tapes et Hakuna Kulala, un studio d’enregistrement et… un festival.

Depuis 2015, ce rendez-vous déploie chaque année, en septembre, ses dancefloors sous des arbres centenaires, dans un dédale de vieilles pierres à Jinja, au nord du lac Victoria. Un lieu audacieux pour une programmation qui, en 2019, l’a été tout autant, avec plus de 150 artistes venus du monde entier, dont la productrice chinoise 33EMYBW, le DJ éthiopien Rophnan, la rappeuse sud-africaine Yugen Blakrok… en plus, bien sûr, des signatures de Nyege Nyege.

Voir aussi En Ouganda, les femmes sur le devant de la scène électro

Les deux fondateurs, le Belge Derek Debru et le Gréco-Arménien Arlen Dilsizian, ont fait de leur festival une référence de l’avant-garde électro, promouvant à la fois les talents africains et une scène expérimentale transcendant rythmes et frontières. Pour l’heure, la version 2020 est maintenue du 3 au 6 septembre, avec toutefois un accès physique limité et une dimension numérique accrue via des retransmissions en ligne. Le festival veut, cette année encore, « permettre de créer de nouvelles alliances et réunir la crème africaine des artistes numériques pour les faire collaborer avec les musiciens du continent », rappelle Derek Debru.

C’est de cette façon que le talent brut de DJ africaines est parvenu à se hisser sur les scènes internationales. Après l’ougandaise Kampire, invitée par le groupe américain de hip-hop The Roots à participer à son live « Africa Day 2020 », en mai, c’est l’artiste somalienne Hibotep qui s’est ainsi chargée de représenter le label ougandais sur la scène du Sonar de Barcelone, en Espagne, en 2019. DJ, cinéaste et productrice, Hibotep a aussi été invitée par l’exigeant festival berlinois CTM, en 2020, au côté de la rappeuse MC Yallah et du duo kényan Duma.

Symbole de la « décadence morale »

En Ouganda, si l’électro se joue au féminin, c’est aussi parce que la jeune génération a créé des espaces de fête inclusifs où les femmes et la communauté queer peuvent tenir les platines sans crainte. Une ouverture d’esprit qui peut parfois déplaire, comme en a fait les frais le DJ queer ougandais Authentically Plastic au lendemain de sa première participation au festival Nyege Nyege, l’an passé. Accueillie chaleureusement par un public conquis, sa prestation a irrité les religieux conservateurs, qui ont accusé Nyege Nyege d’être un symbole de la « décadence morale » du pays.

Ceci dit, même les opposants s’accordent à reconnaître que ce festival est important en termes d’image, puisqu’il est l’un des rares au monde à réunir autant de productrices et DJ africaines sur scène (plus de 70 % de sa programmation) et qu’il a généré en 2019 des retombées économiques non négligeables avec ses 12 000 festivaliers. « Quelque part, Nyege Nyege a montré aux gens qu’on peut organiser des événements avec des musiques alternatives et arriver à faire de l’argent en attirant un nouveau public », résume, pragmatique, l’artiste Decay.

Lire aussi Reggae, afropop, afrobeats : la sélection musicale du « Monde Afrique » #3

Le phénomène est assez fort pour que cette effervescence traverse la Méditerranée et suscite un engouement grandissant en Europe. « La musique électronique africaine ne peut pas sonner comme la techno de Berlin ou de Detroit, parce qu’elle est influencée par notre héritage », précise le producteur ougandais Afrorack, qui a fabriqué le premier synthétiseur modulaire du continent, mettant sa machine « faite maison » au service de nouvelles créations influencées par les traditions. « Rien qu’en Ouganda, chaque tribu a ses propres rythmes et mélodies. En dehors de l’Afrique, il n’y a aucun endroit où l’on trouve autant de diversité musicale, c’est ce qui donne de la fraîcheur à nos sons, explique-t-il. C’est juste le début du mouvement et je pense que dans les cinq prochaines années, ça va exploser. »

En attendant des jours meilleurs où le Covid-19 aura perdu du terrain, Nyege Nyege prépare ses prochaines sorties d’album. En mai, le label a été invité par le Musée d’art, d’architecture et de technologie (MAAT) de Lisbonne pour une série de concerts en streaming nommée « Nyege Nyege, A New Hope ». Un nouvel espoir.



Lien de l’article original

LA REDACTION